« Parfois il suffit de manger pour que tout ou presque, puisse être dit ». Pour la narratrice, Klara Séli c’est une aubaine, car Zsuzsa et Péter, ses parents, ne lui ont rien dit. Ils ne lui ont rien transmis de leur histoire, restée cadenassée derrière le rideau de fer. Même leur langue maternelle, ils l’ont comme oubliée. Seule concession à leurs origines, la cuisine de Zsuzsa entre goulasch et tokaji. Klara va chérir ce lien. Son alphabet intime sera ces voyelles paprika, ces consonnes galuska, ces accents graves au goût âpre de noix, aigus à l’amertume du concombre. Pour le reste, elle devra tout imaginer : la fuite hors de Hongrie en 1956, ses oncles et tantes, les rives du Danube. Aidée par de brefs séjours (l’été de ses 24 ans puis en 1989), elle se construit en hongrois. Peu à peu, pièce par pièce, mot par mot, elle recompose son identité, son « bazar magyar », et s’approprie l’histoire familiale d’avant l’exil. Dernière étape de ce travail, lorsqu’elle est dépêchée comme reporter à Budapest pour suivre la chute du communisme, l’ouverture des frontières, la naissance de la République.

Entre plaisir des papilles et plaisir du verbe, Klara dessine un monde sensuel et gourmand. Par petites touches, elle donne envie de ce monde plein de tristesses, de richesses, de ce monde abîmé. Elle nous dit comment la nourriture constitue le lien, si essentiel, avec le passé ; comment les frontières se franchissent grâce aux odeurs quand les mets composent la seule mémoire vive, cédée, concédée. Quête des origines, guidée par les saveurs qui font surgir les souvenirs, Bazar Magyar, manière de Festin de Babeth version hongroise, laisse dans son sillage tout un univers qu’une fois goûté, on garde en mémoire et en bouche.